J’ai récemment décidé de quitter les réseaux. On les appelle réseaux « sociaux ». Mais, qu’y a-t-il de social là-dedans ? Une exacerbation de nos pulsions les plus profondes, qu’elles soient tournées vers l’autre, vers le désir d’en apprendre, de découvrir ce que cet autre peut nous apprendre. Ou bien, aussi, ce lieu virtuel où explose haine et ressentiment, désinformation et enfermement intellectuel.
Les récentes prises de position des géants META et X m’ont décidé à ne plus les alimenter. Mark Zuckerberg ayant mis fin à sa politique d’inclusion pour ses employés : exit les serviettes hygiéniques en accès libre pour toutes, l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap et j’en passe. Ces entreprises vampirisantes, les GAFAM, auxquelles on pourrait ajouter un T (Tesla) ou un X, pour inclure mon ennemi de toujours : Elon Musk.
Bien que semblant neutre en apparence, ces entreprises ont bel et bien un agenda politique, celui du libertarianisme et du transhumanisme. Une liberté d’expression sans entrave, au risque d’amplifier les pensées les plus néfastes au bien commun, sous couvert d’une libération totale de la parole. Car il s’agit bien de reconstruire ce commun, ce vivre ensemble, qui nous manque cruellement. Reconstruire des cendres d’un monde devenu trop individualiste. Il n’y a qu’à lever les yeux pour se rendre compte à quel point nous vivons désormais dans des petites bulles personnelles où notre attention ainsi captivée est convertie en manne financière via le marketing ciblé.
Quelle est alors la place du photographe dans tout cela ? Quel style photographique émerge des réseaux sociaux ?
La photographie de rue est historiquement liée à une forme de présence humaine directe ou indirecte. Cette présence tend à devenir anecdotique au fil du temps. Ce qui fonctionne sur les réseaux, ce qui est mis en avant par les algorithmes et nos likes, est un style photographique où l’humain semble presque « posé là ». Il s’agit d’un style beaucoup plus désincarné qui fait la part belle à une abstraction quasi mathématique de lignes et d’ombres. La composition de l’image devenant plus importante que sa narration. Soit.
Un temps, j’ai beaucoup apprécié ce style, que j’ai pratiqué longuement. Cette photographie là est cependant le reflet d’une époque. Une époque où l’humain s’efface devant la noirceur de nos villes devenues surpeuplées et invivables, pour la plupart d’entre nous. Et ce, sans réel souci, sans réel projet d’un avenir commun, écologique et juste socialement. Ce style, je ne souhaite plus trop le pratiquer. Il a déjà inondé Instagram, plateforme qui revendique le fait d’alimenter les IA génératives par le biais des publications de ses membres. Le style Instagram qui fait mouche est alors amplifié et s’alimente lui-même, et ainsi nourri les IA génératives qui régurgitent à l’infini cette dimension où l’humanisme fait défaut.
Quel avenir voulons-nous ? Voulons-nous d’un projet sociétal despotique où le contrôle des populations, qu’il soit étatique ou interpersonnel (surveillance des uns sur les autres), est monnaie courante ? Où l’humain s’efface au profit des machines et devient lui-même, dans une logique purement mécaniste, une machine. Machine qui broie de l’humain, il suffit de voir les conditions de travail de la plupart des gens. Bullshit job, burnout. Un système à l’agonie. Et d’autant plus invivable lorsque l’on souffre d’un trouble psychique où, parfois, nos émotions et notre environnement nous submerge. C’est mon cas. La question du jugement de l’autre et de son regard vis à vis de ces pathologies, la place que l’on donne aux personnes les plus fragiles est le miroir de la santé de notre monde. Une civilisation est à l’image de la manière dont elle traite nos personnes les plus fragiles.
Un jour, je suis intervenu pour une table ronde à la Cité de l’Espace de Toulouse. Un événement organisé par la Mairie et afin qu’elle puisse recevoir son petit label « ville inclusive ». Le thème : comment améliorer l’espace public pour les personnes en situation de handicap ? A un moment de la discussion vient la question de savoir comment modifier l’espace public pour les personnes souffrant de troubles psychiques. Ma réponse était sans appel : mieux vaut vivre à la campagne. Ou bien tout reconstruire pour qu’elles soient, globalement, plus humaines. Un peu extrême je l’avoue, mais c’est une réalité. L’isolement, la promiscuité avec les inconnus, la vitesse toujours plus grande des moyens de transports (même les mobilités dites « douces »). En allant trop vite nous courons vers l’accident…
Pour revenir au mouton principal à savoir : comment résister face à l’omnipotence et l’omniprésence des réseaux sociaux ? J’aimerai répondre que nous avions d’autres moyens que les écrans et que, par un développement accéléré de ceux-ci et leur utilisation permanente, tout cela à rendu impossible la manière de penser, de promouvoir, partager et diffuser notre travail à d’autres humains. De penser différemment. Et je préfère largement parler avec l’artiste plutôt que de lui laisser un émoji en guise de remerciement.
J’en discutais justement avec un ami qui a son propre label de musique. Et je lui ai proposé d’intervenir dans l’espace public, autour de lui, afin de réaliser sa promotion. Stickers, affiches, bouche à oreille… tant de moyens restent possibles ! De quoi réenchanter le monde et en faire une œuvre d’art réelle ! Nous avons tant d’autres moyens de toucher l’autre et lui partager la beauté du monde que par écrans interposés.
Non, l’avenir n’est pas si sombre que ça. Il paraît même que notre intelligence et notre pouvoir serait de s’adapter à ce monde et d’en créer un autre, plus vivable. Et nous avons toujours le choix du boycott.
Un autre monde reste encore possible, sans les réseaux.