Paru dans le magazine n°7 de Street Photography France
Mon style photographique et les sujets qui m’attirent sont souvent liés à ma personnalité. Un poncif dirait qu’on se photographie soi quand on prends des clichés. Je suis en partie d’accord mais ce serai ramener, de manière quasi nombriliste, à soi, une attirance pour le réel et les choses qui le compose – une lumière déjà absente, quelque part, que la photographie fixe. La photographie se photographie elle-même, je ne crois qu’a moitié que le photographe soit le centre et le point de convergence de tout cliché même si ce qui nous attire en dit long, sur notre regard et sur nos obsessions. Nous avons besoin, absolument besoin d’obsessions ’est la matrice du style de tout artiste et elles se développent, maturent et peuvent se bonifier avec un recul que seul l’expérience peut apporter.
De mes propres obsessions, parfois désagréables, j’en tire des leçons pour alimenter mon travail artistique. La musique y tiens la part belle dans tout cela, musiques et mathématiques sont intimement liés, au coeur même des vibrations, des tonalités et des rapports harmoniques tantôt consonants, tantôt dissonants, parfois entre deux. C’est là que pour moi converge tout art, la musique, dans son aspect le plus pur, l’art qui serai la toile de fond, le fond diffus, de notre Univers tout entier. Le prisme avec lequel tout serait fabriqué.
Dans les troubles psychiatriques, un des questionnements réside dans le fait de se demander si le trouble est extérieur à la personne ou bien compose sa personnalité, voire son identité. Un autre poncif voudrait que le trouble soit extérieur, à côté, ne relevant pas de la personne mais d’un dysfonctionnement biologique. C’est oublier que cette souffrance, souvent, touche, attaque, voire morcelle l’identité, la personnalité. A moins que l’identité soit purement et simplement le fruit d’une émergence de notre corps ?
Dans mon cas et celui de personnes atteinte par certains de ces troubles, les liens qui composent le monde intérieur et extérieur sont souvent altérés, avec parfois perte du sens, du jugement, entre réel et imaginaire. Mon style photographique se nourrit de tout cela. L’espace négatif (surface autour d’un sujet) dans mes photographies, souvent composé de noir, y tiens une place centrale. Les sujets y sont souvent isolés, l’oeil beaucoup plus attiré par une abstraction quasi mathématique et géométrique que par une possible narration.
Une de mes séries actuelle aborde le désordre sous cette angle, comme un paysage urbain où l’histoire, au final, ne relèverait que pour moi de la juxtaposition de plusieurs images et où l’aspect graphique, des lignes et de la géométrie, primerait. Une autre de mes séries, «Intérieur-Extérieur », esquisse la rencontre entre l’oeil voyeur du photographe, violant tout sur son passage, du crépuscule à l’aube. Fenêtres, maisons, hangars… Souvent dans les espaces familiers, c’est là que ce réalise les meilleures tambouilles d’ailleurs. Photographier ces espaces c’est comme, pour moi, une manière de dire que malgré l’intimité, l’ambiance chaleureuse qui se dégage des images, une certaine tension coexiste avec le reste. La but de la photographie serait donc de violer le réel, pour reprendre les idées de Susan Sontag. La photographie frise aussi avec l’espionnage.
Dans cette série nocturne, « Intérieur-Extérieur », je n’ai pas utilisé de trépied, cela m’encombre, je déteste devoir tout monter et démonter. Ce serai comme un calcul rigoureux qui, pour moi, entache ma pratique assez intuitive de la photographie. Je voulais aborder aussi le bruit numérique avec cette série, notamment jouer avec la réduction du bruit assisté par Intelligence Artificielle. J’ai donc monté en ISO, beaucoup et à dessein afin d’avoir au maximum un rendu lisse de type IA.
A cause d’un médicament anti-psychotique que je prends, j’ai beaucoup de tremblements. Le médicament censé corriger cela me trouble la vue. Donc à choisir… En plus des impatiences, d’un besoin irrépressible de marcher, de ne pas tenir en place (l’akathisie). J’ai dois composer avec tout cela dans ma pratique de la photographie.
La marche m’a sauvé. Je marchais beaucoup avant de me remettre à la photo. C’est à l’Hôpital, en phase euphorique, que j’ai eu l’idée de capturer ce qui m’attirait de manière compulsive. Comme si le fait d’avoir perdu une partie de ma raison me justifiait le droit de garder tout cela en mémoire. Pour que jamais je n’oublie, même les faces les plus sombres de ma vie, à travers la lumière du réel. Comme si elle me réconfortait et serai toujours là pour moi, pour me guider vers un avenir un peu plus radieux, vers le connu qui s’efface, déjà absent et serait une manière d’accepter cette absence. Que tout s’en ira un jour, photon après photon, vibration après vibration, vers l’invisible.