Mon rétablissement grâce à la photo de rue – Partie I

Paru dans le magazine n°6 de Street Photography France

Ca a débuté un soir de 2010 au détour d’une allée sombre, place de la liberté à Brest. Pour mes 20 ans, j’avais reçu une bonne somme d’argent pour un voyage autour de l’Europe en train. Mais je m’apprêtais à prendre une autre route, un peu comme dans le film « Mr. Nobody », toujours à la croisée des chemins. Pas la peine de vous dire ce qui s’est vraiment passé, je vous laisse ça pour la suite, vous allez comprendre. Ce chemin a révélé chez moi le pire comme le meilleur. Un trajet semé d’embûches, comme toujours. Ce fut 13 ans d’une errance personnelle et diagnostique, entre dépression mélancolique, autisme, troubles de l’humeur et schizophrénie. Je ne préfère pas vous donner le nom exact de ma maladie, car de toute façon, peu de gens peuvent saisir ce qu’il en retourne. D’ailleurs, on ne parle pas de guérison dans ces pathologies mais plutôt de rétablissement. C’est un long processus d’apprentissage et d’apprivoisement de soi.

A 13 ou 14 ans, je visite l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique Musique) lors des journée portes ouvertes. A cette époque, vers 2003, les outils de musique assistée par ordinateur étaient déjà assez avancés pour qu’existe des instruments qui font rêver les jeunes adolescents. Il me semblait à l’époque que mon chemin était tout tracé, BAC S (Science de l’ingénieur), Ecole d’Ingénieur de Brest puis chercheur en musiques électroniques à l‘IRCAM. J’en avais une image bien précise, assez nette même. Je m’y voyais déjà, moi, à l’IRCAM.

A 26 ans, j’y étais, quand j’assistais à mon premier workshop en lien avec mon Master de Design Sonore aux Beaux-Arts du Mans. C’était fumette et musique, beaucoup des deux, un peu trop… durant quasi toutes mes études. J’ai pu visiter pas mal de villes ce qui a nourri mon imagination visuelle fertile (sans vouloir me vanter… nous sommes faits de tout ce que nous avons vu). Tout ces changements d’environnements m’ont aussi beaucoup déstabilisé, en plus du reste…


J’en viens à la photo.

Quand nous habitions en région parisienne près de Pontault-Combault en Seine et Marne, nous allions parfois au Centre Photographique d’Ile-de-France avec ma mère. Mon rêve, avant de vouloir atterrir à l’IRCAM, était de devenir photographe. Je jouais un peu avec l’argentique où j’étais membre du club photo de mon collège. Mon projet de troisième d’Arts-Plastiques portait d’ailleurs sur les émotions humaines en photographie. M’ayant rendu compte que tout être est en soi une constellation d’êtres. Mes premières tentatives en photo de rue datent de cette époque. Avec les premiers appareils numériques que je croisais autour de 2005, je faisais pas mal de Macro, un genre photographique que je n’arrive plus à aborder d’ailleurs. C’est pour moi presque trop scientifique la macro. Ensuite, bien plus tard, à 32 ans, ce fut l’architecture quand je m’offris mon premier APN, le Lumix FZ-1000, acheté lorsque je cherchais une carte son au Cash Converters du coin. Un vrai coup de l’intuition cet achat. Je voulais alors surtout me filmer en train de faire des lives d’électro. Mais au final l’aspect très solitaire de ma pratique des musiques électroniques me pesait de plus en plus

Puis la photo de rue entra dans ma vie. Au détour d’une session dédiée à la photo d’architecture, une personne m’aborda et me demanda de la prendre en photo. Oui je prenais parfois les humains en photo, des portraits posés depuis longtemps. Mais là, il y avait quelque chose de particulier. J’ai senti que les gens me faisaient confiance, beaucoup plus que moi-même. Ma mère me suggérais parfois de prendre plus souvent des gens. Elle me disais parfois : « essaie de prendre les gens ! ». Ma réponse était que, avec les réseaux sociaux, il était compliqué de prendre les gens en photo dans la rue, comme ça, sans permission. En fait, tout le monde dans la rue est plus ou moins dans sa bulle, en mode auto-hypnose. Voire dans tout l’espace public. De surcroît, je n’avais pas du tout encore compris le droit à l’image.

Le regard de l’autre m’est souvent insupportable, ou l’était tout du moins. Ma paranoïa latente, mes humeurs changeantes et mes phobies, révélées avec le cannabis, m’ont beaucoup handicapé dans mon évolution personnelle. A l’époque, quand je me baladais en ville, le moindre passage piéton et je me voyais en train d’être renversé. Quand je traversais un pont, je me voyais m’y jeter. Un truc très désagréable, à vous glacer le sang (les phobies d’impulsion). Quand je pris connaissance avec la ville un peu mieux, à travers la photo de rue, j’appris à l’apprivoiser et la faire mienne, chaque jour un peu plus.

Mon discours sur la ville frise parfois avec l’extrême. Nous ne sommes absolument pas « câblés » pour vivre en ville, pour employer une expression d’une certaine modernité que je déteste (nous ne somme pas des machines !). L’anonymat des personnes, le bruit, la sur-stimulation des sens, le fait d’avoir l’impression de se marcher les uns sur les autres, sans jamais vraiment s’adresser la parole – le tout amplifié par les réseaux sociaux et les media – drôle de millénaire. Le philosophe Bernard Stiegler, et d’autres, parlent du concept de néguentropie pour parler de ce qui va à l’encontre de l’entropie, force du désordre dans l’Univers. L’Art, créer, enfanter, fait partie de tout cela, de la néguentropie. De ce qui va a l’encontre de forces amplifiées par la modernité. Dans tout cela, la photo de rue y tiens une belle place. Parce qu’avec elle, on va à la rencontre de l’autre pour saisir son altérité, ce qui a retenu notre attention, le tout en une fraction de seconde, en se jouant du hasard. L’archer, le tireur, le Kairos* à l’état pur. Un art surréaliste par excellence. C’est autre chose que d’avoir peur, constamment peur, de cette altérité. C’est une manière de la saisir, de la comprendre et de la documenter. Que toujours on se rappelle à quoi la vie ressemblait à ce moment précis de l’Histoire. Que les générations futures aient une idée plus claire de nos modes de vie un peu absurdes. Comme un type qui fume une clope, écoute de la musique, le tout déboulant à 40km/h avec sa trottinette électrique – ou des sans-abris devant les Galeries Lafayettes un soir d’hiver. Tout ça, ils en auront une idée bien précise avec notre travail. Exit les os cassés, les vases en terre cuites cassés ou bien les épées en bronze cassées. On aura une autre idée, une autre vision de l’Histoire, à coup sûr. A moins qu’elle ne se soit déjà arrêtée ?

La suite au prochain épisode.

*Kairos : Temps du moment opportun dans la grèce antique.

Laisser un commentaire