Lorsque l’on pratique la photographie de rue, nous sommes souvent amenés à nous déplacer et déambuler dans l’espace urbain. La ville étant alors le terrain de jeux et d’exploration pour le photographe, qui adapte son rythme de marche au gré des situations. Tel le flâneur, pensé par Walter Benjamin, observant, sentant, écoutant, étant pleinement conscient et ouvert à son environnement. On le verra, la manière d’observer y est particulière, elle permet les associations d’idées créatives, quand la rencontre entre l’oeil, le coeur et la tête du photographe a lieu, pour reprendre les mots de Cartier-Bresson. Mais au-delà de l’observation, le déplacement dans l’espace urbain nous offre une toute autre expérience de la ville, et un tout autre mode d’engagement dans celle-ci.
La marche comme acte politique
Dans son essai « L’art de marcher », Rebecca Solnit écrit : “Marcher est un état où l’esprit, le corps et le monde se répondent, un peu comme trois personnages qui se mettraient enfin à converser ensemble, trois notes qui soudain composeraient un accord”. On ne cite plus les penseurs, artistes et personnes célèbres qui ont usé de la marche comme un moyen de mettre en mouvement leur esprit et d’avoir une impression sur le monde. Par impression sur le monde, il y a ce que le monde nous fait et ce que l’on fait au monde. Cela est propre à chacun mais en soi, l’acte de marcher implique une vitesse plus lente. Et dans un monde où tout s’accélère, où les échanges matériels et humains s’intensifient, la marche apparaît alors comme un moyen d’aller à l’encontre de cette frénésie ambiante.
Pour Rebecca Solnit : « La marche est un indicateur fiable de l’état d’un certain nombre de libertés et de plaisirs : le temps libre, l’accès à des espaces agréables, la liberté des corps. » On évoque rarement la liberté sous le prisme de l’espace piéton en ville. On remarque facilement que nos villes actuelles ont tendance à priviliégier la mobilité « douce », comme le vélo, et opèrent une transformation de l’espace urbain en conséquence. Le dévoppement des pistes cyclables et la cohabitation des différents modes de transport ne se fait pas sans peine, le piéton devient alors la dernière roue du carosse. Sans parler du développement récent du running et des marches rapides. A l’inverse, les marches lentes de type méditatives, sont axées sur la pleine conscience et le non-jugement, l’acceptation de soi et de son environnement.
Dans tout cela, quelle est la place de la marche en photographie ?
Elle n’est ni vraiement de pleine conscience et lente, ni vraiement sportive. Elle est adaptative. En photo de rue, il est souvent dit que le photographe se doit de déambuler de manière plus lente qu’à son habitude, afin de ne pas manquer certaines occasions, que l’environnement s’imprime dans son esprit et qu’il puisse réagir en conséquence. En fait, la vitesse de marche doit être adaptée aux situtations. Parfois, il faut marcher vite car on a repéré une situation, une lumière, un sujet que l’on sait fugace. Quand le sujet est en mouvement, on s’y adapte. C’est cette façon de s’adapter à l’environnement et aux personnes, qui confère à la marche en photographie sa propre intelligence . Car toute intelligence implique une capacité d’adaptation à son environnement.
La résonance
Dans son ouvrage Résonance : une sociologie de la relation au monde Hartmut Rosa développe son concept de résonance qu’il définit comme « une forme de relation au monde associant affection et émotion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement ».
La photographie de rue, celle qui embrasse le hasard et les moments fugaces de la vie, implique une relation particulière au monde. Etre aux aguets en session c’est être ouvert et en communion, en résonance avec son environnement, c’est être disponible pour accueillir chaque moment. S’accorder avec une attention toute particulière sur le monde c’est aussi, un peu, faire la paix avec ce monde».
La mobilité et la danse du photographe
L’acte de marcher en photographie de rue, le fait d’être mobile, influe grandement sur le cadrage, le rapport entre les plans et les lignes directrices d’un cliché. Pour trouver des cadrages originaux, il faut être mobile, conscient de ce fait et des implications de cette mobilité sur avec le message d’une photographie. Tout photographe sait que la plongée a tendance à écraser le sujet, à amoindrir son importance ; tandis que la contre-plongée donne une impression d’importance, voire une domination du sujet.
Il y a aussi ces moments où l’on marche trop vite, on repère quelque chose d’intéressant, de fugace : il faut alors pouvoir s’arrêter vite. Pour cela, on peut accompagner le mouvement de décélaration par le fait de se mettre sur un pied, puis repartir.
Parfois il faut se coucher, sauter, se faufiler. Tout cela confère à la pratique de la photographie de rue une dimension très physique, corporelle, que l’on pourrait rapprocher d’une forme de danse.
En définitive, la marche particulière des photographes de rue permet d’entrer en résonance avec le monde et d’en saisir les moments fugaces. Elle est aussi une forme de résistance, un acte politique qui renverse les impératifs de nos sociétés contemporaines toujours plus frénétiques dans leur accélération des rythmes de vie, des changements sociaux et techniques. C’est aussi une manière, via la diffusion des images, de réenchanter le monde, de donner en retour ce que le monde nous donne. Cartier-Bresson disait : “Photographier, c’est une attitude, une façon d’être, une manière de vivre.” La marche en photographie de rue est le catalyseur qui permet de se rendre réceptif aux êtres et aux choses.